Amours artificielles

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Amours artificielles

Patrick Schmoll

La Société Terminale 3. Amours artificielles

Le titre « amours artificielles » annonce un pléonasme. Suggérant en creux qu’il existerait une forme native de l’amour, naturelle, authentique, par rapport à laquelle se développeraient aujourd’hui des formes médiatisées par les techniques, les dispositifs de rencontre et l’argent, il fait écho au sentiment de misère affective et sexuelle qui semble saisir les être humains au tournant du millénaire. Vient la nostalgie d’une époque où l’amour semblait plus « vrai ».

Mais a-t-il jamais existé une relation ou une rencontre amoureuse qui ne fût pas artificielle ? L’amour est la forme que prend le sexuel dans l’humain, depuis que celui-ci est humain, c’est-à-dire depuis qu’il s’artificialise dans le langage et dans les techniques qu’il invente, s’extrayant ainsi de sa biologie.

L’anthropologie consiste à nous rendre familier ce qui est étrange, et inversement à faire surgir l’étrange dans ce qui nous est familier. L’étrangeté des relations que des humains entretiennent avec des artefacts, ou avec d’autres humains via des artefacts, dissimule ce que ces relations ont de foncièrement, intemporellement humain. A contrario, la figure de l’amour romantique, exclusif et éternel, qui continue de nos jours à s’imposer comme un horizon naturel de toute relation sérieuse, se révèle à l’analyse être un construit culturel, historiquement daté, étroitement associé aux supports techniques qui en véhiculent les scripts : le livre, le cinéma, la télévision.

La figure de l’amour-passion émerge au XIIe siècle avec la diffusion du roman courtois, porté par un usage à l’époque innovant du livre : la lecture solitaire et silencieuse. Les médias de masse contemporains, en particulier le cinéma et la télévision, ne remettent pas en cause le principe vertical au fondement de cette narration : un auteur s’adresse à un lecteur/spectateur dans un rapport duel exclusif et asymétrique, forçant en lui l’ouverture d’un espace intérieur de l’imaginaire, dans lequel lui sont dictés ses choix d’objets et les scénarios à suivre pour les atteindre.

Que devient ce modèle au tournant du millénaire, qui voit les supports de communication affectés par des transformations profondes ? Rencontres en ligne, cybersexe, pornographie, téléphonie mobile, adjuvants médicamenteux : les nouvelles technologies accompagnent l’invention de nouvelles figures de la rencontre et de la relation. Réseaux, communautés, familles recomposées et étendues, rompant avec le modèle exclusif et vertical du livre et des médias de masse, instaurent une communication plurielle, égalitaire et réciproque, qui diffuse dans nos manières de vivre et de penser le rapport à l’autre… un autre qui devient multiple, volatil, et d’une certaine façon, nous résiste dans son altérité. Dans un univers relationnel précarisé par l’individualisme, notre quête forcenée d’amour permet au romantisme de continuer à exalter ses idéaux. Mais dans le même temps, nos pratiques amoureuses et sexuelles réelles en contredisent constamment le paradigme.

Image de couverture : Pierre Matter

http://pierrematter.com/

ISBN 978-2-35525-096-5

340 pages

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